emmanuel rioufol

FACULTATIF

NOTES SUR RÉSIDENCE - OCTOBRE 2005

1. Avant.

Avril 2004

Nous sommes trois à obtenir une résidence d’un mois au Centre d’art contemporain de Bundaberg, ville d’environ 66000 habitants située sur la côte Est australienne entre Brisbane et Rockhampton, dans l’État du Queensland.

« Une exposition collective d’œuvres d’artistes françaisdont nous assurons l’acheminement et à laquelle nous participons, un appartement mis à disposition au sein du Centre, pas d’obligation de résultat, juste une demande de présence pour l’ouverture de l’exposition de la part de la direction du Centre. »

Jamais je ne suis allé sur le continent australien, pas de désir, pas de curiosité. Mes connaissances sur l’histoire et la culture australiennes sont très limitées : quelques notions véhiculées par l’imagerie exotique de reportages illustratifs ou événementiels exploitant le plus souvent la richesse des phénomènes naturels et de la faune, la démesure des espaces et le modernisme des villes, la culture aborigène, le culte du surf ou de la bière ; une panoplie de clichés qui montrent, mais signifient rarement.

En avril 2004, je ne suis pas dans des dispositions qui me permettent d’élaborer un projet précis ou même d’entamer la moindre réflexion sur un travail photographique dans le Queensland. Les rares éléments dont nous disposons sur Bundaberg ne m’inspirent pas. Des images sur Internet divulguent un urbanisme banal calqué sur le modèle américain, un quadrillage au cordeau, une succession de pavillons à l’identique et un centre restreint, coquet et impersonnel, dont les plus vieilles bâtisses muséographiées n’ont pas un siècle. Autour, partout de gigantesques plantations de canne à sucre et, plus loin sur la côte, d’autres pavillons avec pour point de vue de longues plages idylliques et des horizons infinis. Le guide Lonely planet présente très laconiquement Bundaberg comme « une petite ville plutôt agréable, située à 15 kilomètres de la côte et surtout célèbre pour son rhum ». Dans ces brèves informations, rien n’est susceptible de m’amener à entreprendre une série photographique ayant un rapport avec mes préoccupations du moment. Juste la promesse d’un ennui docile et d’un univers policé auquel je compte vite me soustraire en prenant la route de « l’outback » une fois passées nos obligations à Bundaberg. Il suffira de louer une voiture et de rouler vers l’Ouest où, après quelques centaines de kilomètres, le paysage devient de plus en plus plat et aride, se transformant progressivement en désert rude et rocailleux. Là, je devrai sans doute trouver le vide dont le besoin intense va crescendo depuis quelques temps. Cette perspective floue me laisse supposer que je pourrai mener à bien dans la plénitude qu’offre un tel contexte un travail insolite etépuré. Ce songe m’accompagne jusqu’à notre départ.

2. Rideau

Juin 2004

Nous sommes arrivés le 5 juin au matin à l’aéroport de Brisbane où nous attendait Dave Machen, artiste peintre à l’origine du projet. Nous avons longé la côte en voiture, environ 500 kilomètres vers le Nord pour rejoindre Bundaberg. Ces heures m’ont été pénibles. N’ayant pas dormi pendant le vol, je m’efforçais de rester éveillé pour faire preuve de politesse et observer le paysage défiler. Je flottais dans un état second où tout ce que mon regard touchait ne semblait que vouloir s’étirer à l’excès, se morfondre, s’ennuyer, etce premier rapport était désagréable et troublant. C’est à la nuit tombante que nous avons traversé la zone d’activités de Bundaberg, aussi absurde et anonyme que les milliers d’autres qui ont poussé en deux décennies autour de toute ville occidentale: profusion de dépôts en préfabriqué aux enseignes criardes, surenchère de panneaux publicitaires et de signalétique en tout genre qui anéantissent en quelques instants nos sens.

Dave s’est garé sur le parking privé du Bundaberg Art Centre et nous a introduits dans nos appartements au premier étage.

En visitant le lieu dans lequel nous allions devoir vivre quelque temps, je remarquai tout de suite, mais sans en prendre conscience, ce qui allait engendrer mon travail ici. Jetant un œil distraitement à travers une longue verrière faisant face à un bâtiment moderne de quatre étages, l’un des plus hauts de Bundaberg, entre l’accès principal du Centre et celui de ce bâtiment, je distinguai dans la nuit un espace bitumé sur lequel était imprimée une longue rangée de cases blanches rectangulaires : un parking cruellement vide d’identité.

Le lendemain, je parcourus à pied une ville pour laquelle je n’éprouvai très vite qu’un sentiment de malaise, presque une nausée. Le plus dérangeant était de ne pas parvenir à trouver une explication rationnelle à ce ressentir. Après avoir appris que l’ouverture de l’exposition prévue le 11 juin était reportée au 18, j’arpentai quelques rues sans être capable de ralentir le pas, comme si je devais les fuir et je retournai contre toute attente en résidence. Cette annonce repoussait d’une semaine la perspective de mon départ salutaire pour l’outback, mettait en péril le travail que j’avais envisagé et surtout m’obligeait à rester plus longtemps dans un environnement qui m’était hostile.

Je prenais place derrière la verrière, dans ce rectangle de quelques mètres carrés qui nous servirait par la suite d’espace commun pour recevoir, parler, déjeuner ou dîner. C’était la fin de la matinée et en pleine lumière, je remarquais de nouveaux détails que la nuit ne m’avait pas révélés.

3. État des lieux

La verrière était composée de six sections.

Cinq d’entre elles, côte à côte et plein nord, offraient une vue sur le parking et le grand bâtiment aperçus la veille. Ce bâtiment habillé de vitres fumées ne laissait pas deviner ses activités internes mais, le parking affichant complet durant la journée, je supposai qu’il renfermait des bureaux. Au dernier étage, à gauche, une large enseigne portait le mot « Win ». À droite, sur une bâtisse plus basse, une autre annonçait « Business Centre ». Sur la gauche, au carrefour qui introduisait une vue vers l’Ouest, deux panneaux précisaient « Give way » et « Only » (celui-ci était accompagné d’une flèche qui formait un demi-cercle en direction du sud).

La sixième verrière, plein ouest, offrait une vue sur une large route à deux voies et double sens en périphérie du centre, fréquentée par de nombreux poids lourds et dont le bruit des allers et venues m’avaient réveillé dès cinq heures du matin. Une voie ferrée longeait cette route comme une étroite passerelle, et derrière, un vaste parking permettait d’accéder à une aire de jeux et un espace vert déjà loin de mon poste d’observation. Le marquage au sol de cet autre parking différait sensiblement du premier, le tracé des cases rectangulaires et perpendiculaires aux rails de chemin de fer n’était pas continu.

Cet aménagement aurait pu se trouver n’importe où ailleurs. Seules les inscriptions en langue anglaise et les quelques palmiers plantés autour du Centre donnaient de maigres indices sur ce non-lieu. Son absence desingularitéétait renforcée par le fait que très peu de passants l’empruntaient.

Je pensais aux milliers de kilomètres parcourus et au changement d’hémisphère pour arriver là.

Tout n’est que question de point de vue. Ici, l’axe faisait acte de détonateur. Cette position au premier étage, légèrement en plongée sur un environnement urbain ordinaire m’offrait la possibilité de photographier d’une manière qui m’avait toujours été étrangère et que je méprisais, celle du guetteur. La configuration s’y prêtait parfaitement : cette inclinaison souvent présente dans les images volées et cette planque derrière une verrière et des feuillages de palmiers. Ce qui me séduisait le plus dans cette idée, c’était que seul ne pouvait subsister de ce qui caractérise le travail d’un paparazzi que la spécificité de l’axe puisqu’il n’y avait ici aucune matière à scoop ou image spectaculaire, bien au contraire. Je faisais quelques essais de prises de vues en numérique pour me permettre de vérifier rapidement que je pourrais définir là ce qui s’exprimait par le malaise depuis mon arrivée.

Les verrières étaient constituées de lames amovibles, et de petits loquets permettaient de faire pivoter ces lames trois par trois de bas en haut et inversement. Avec un peu de précision, je pouvais obtenir en actionnant ce système des réflexions qui parasitaient ma vision et repoussaient cette architecture urbaine dans ses derniers retranchements.

Tout était là.

4. Résidence

Le lendemain, je pris ma position pour une première séance de deux heures.

J’équipai un boîtier d’un zoom 80-200 mm, un objectif que j’utilise rarement par aversion pour l’absence de contact qu’il implique avec le sujet à photographier. Ici, il ne pouvait en être autrement.

Je fixai au cours de cette séance les règles et les contraintes qu’il me faudrait strictement appliquer pour réaliser un travail en toute intégrité :

- N’utiliser que ce seul objectif.

  • Limiter mon champ d’action photographique uniquement au périmètre délimité par cet espace d’environ 20 m2 comportant six verrières.

  • Ne pas avoir recours à un trépied afin de garder une mobilité qui me permettrait de passer rapidement d’une verrière à une autre et surtout de respecter le statut duguetteur qui le plus souvent déclenche à main levée.

  • Adopter un comportement paranoïaque que je devais m’efforcer de maintenir conscient pendant toute la durée de mes séances de prises de vues.

Je définissais cette dernière condition en liaison aux vitres fumées du bâtiment qui me faisait face, présupposant que des personnes travaillant dans les bureaux remarqueraient mes allers et venues pendant ces séances. L’éventualité d’être à mon insu (puisque l’opacité des vitrages ne pouvait rien me prouver) «l’observateur observé » affirmait le rapport de distance instauré avec Bundaberg. À travers ce face à face aveugle, je me confrontais au vide ; pas un vide de même nature que celui que j’avais espéré trouver dans l’outback, libre et lointain, mais celui d’une mise en abyme dont je ne pouvais m’abstraire, résultat d’une architecture urbaine qui ne renvoyait que l’image d’un contrat que je passais avec elle dans nos solitudes réciproques. Peu importait la nature du vide, celui-ci se révélait comme étant encore plus vaste que celui d’un désert rude et rocailleux.

Ma quête d’images s’est nuancée de jour en jour par des partis pris résultant de ce que l’on m’apprenait, de ce que je lisais ou observais en dehors de la résidence.

Très vite, j’ai choisi d’utiliser le peu de végétation environnante comme trace fantomatique de ce que cet endroit était avant le génocide aborigène, comme réminiscence enracinée de ceux qui pendant des milliers d’années avaient peuplé cette île en ayant pour croyance que chaque plante comme chaque personne ou chaque animal possédait deux âmes, l’une mortelle et l’autre immortelle ; croyance qui sous-entendait que chacun était tenu de préserver la nature pour maintenir l’ordre établi par l’ancêtre. Je décidai que cette présence devrait se fondre le plus souvent possible dans mes photographies, par affinité intime pour cette croyance mais aussi parce qu’il m’apparaissait que l’intrusion dans le cadre photographique de cette matière végétale distillait une sensation de mélancolie semblable à celle que l’on éprouve face aux vestiges de l’anéantissement d’une culture. Une confrontation avec certaines ruines peut provoquer ce ressentir, et la présence de ces feuillages au premier plan mêlés à l’insignifiance de l’environnement opérait sur moi un effet identique. Là où, dans notre civilisation, ce phénomène émerge d’une marque évidente du passage des hommes, il se manifestait ici à mes yeux à travers la nature même, son essence, comme si celle-ci s’exprimait infiniment plus que sur les autres continents.

L’environnement urbain, je choisissais de le traiter comme il le méritait : finir de le désincarner, l’évider, le rendre à son néant.

5. Vis-à-vis

Le cinquième jour, je notai une modification subtile dans les échanges qui ponctuaient mon quotidien avec le personnel du Centre. Derrière la diplomatie de rigueur, lisse et amicale, je décelais une inquiétude, un doute. Le lendemain, l’une des responsables venait frapper à la porte de la résidence pour m’entretenir en aparté. Elle était gênée et dissimulait mal ce sentiment sous une attitude excessivement amicale. Elle m’apprenait que le fameux bâtiment moderne qui me faisait face était le siège de la chaîne de télévision régionale « Win ». La veille, l’une de ses employées était venu voir la directrice du Centre pour l’avertir ; depuis quelques jours, du premier étage, un étranger espionnait leurs bureaux. L’accusation avait été démentie aussitôt, mais il était évident que mon comportement n’en demeurait pas moins suspicieux et qu’il avait entraîné un dérangement ; porter cette nouvelle à ma connaissance en était la preuve flagrante. On me demandait par là de justifier mes actes. Je m’en expliquai auprès de la direction avec pour argument celui de réaliser un travail photographique fondé sur les reflets qu’offraient les verrières, ce qui n’était pas faux. Cette anecdote venait à point ; mes incertitudes et mes vagues intuitions faisaient place à une situation plus lisible, et cela me confirmait tout l’intérêt que j’avais à poursuivre ce travail et l’éclairait vivement. Par la suite, j’ai eu un véritable plaisir à tenir mon rôle. Par ailleurs, mes rapports avec le personnel du Centre sont restés au point de non-retour où cette petite chronique les avait laissés, dans une courtoisie policée et distante.

Dès le lendemain de notre arrivée à Bundaberg, j’avais tenu à louer une voiture par souci d’autonomie. Cela nous a permis d’entreprendre régulièrement des escapades dans la région. Un détail observé au cours de l’une de ces premières balades mérite d’être rapporté. Nous avions emprunté une départementale à une soixantaine de kilomètres de Bundaberg en direction d’une plage. À l’exception des cadavres de kangourous qui jonchaient les bas-côtés, la route était peu fréquentée. À la sortie d’un virage, j’apercevais sous un arbre une cabane qui abritait un étalage de fruits. Je me garais. Plus loin, à une centaine de mètres, entourée d’une végétation luxuriante, je distinguais une maison dont personne ne semblait vouloir sortir. Sur l’étalage, un panonceau précisait qu’il fallait se servir soi-même et déposer l’argent dans la caisse prévue à cet effet. Cette initiative me paraissait tout à coup admirable, comme emblématique d’une société particulièrement évoluée dans ses rapports humains et où la confiance en l’autre pouvait enfin exister. Un instant j’ai pensé alors que tout ce que j’avais supposé jusqu’à présent sur ce pays était erroné ; que les troubles qui avaient engendré mon travail photographique ne dépendaient que de mes propres fantasmes et non de l’atmosphère qui régnait ici. Pendant quelques secondes je me suis senti libéré d’un poids considérable. Nous avons choisi des fruits et j’ai déposé l’argent comme il se devait. C’est en regagnant la voiture, en me retournant une dernière fois que j’ai remarqué un cruel détail. Cachée dans l’arbre, il y avait une caméra, un œil aux aguets.

Cette présence m’a semblé effrayante dans ce contexte, comme l’incarnation des premiers symptômes d’un futur d’où toute tentative de s’extraire serait vaine.

6. (give way) (only) (win) (business centre)

« Give way, only, win, business centre » . Ces quelques mots isolés sur des supports variés et apposés à différentes hauteurs en face de la résidence ont fini eux aussi par faire sens, résonance. Il n’était pourtant ici question que de hasard, mais assemblés dans un certain ordre, ils résumaient au fond d’une manière implacable et admirablement laconique ce que l’étranger était parvenu à instaurer ici, ils sonnaient comme le constat amer de ceux qui demeuraient en marge de ce formidable règne d’un monde marchand. « Nous avons cédé le passage pour seulement gagner un centre d’affaires », je savoure encore le sel de cette modeste découverte, cette phrase que l’on pourrait désespérément coudre, en signe d’abdication, sur tous les drapeaux dressés à l’effigie de nos différences qui s’estompent inéluctablement. Au fil des jours, immergé dans ce misérable décor pendant de longues séances, je mesurais toute la sauvagerie et l’injustice de cette substitution. Je cherchais les raisons de ce qui ne parvenait à générer dans le fonctionnement de la machine à broyer occidentale qu’une vaine et immuable consécration de la démesure, une avidité incurable et irraisonnée retirant à une vitesse de plus en plus vertigineuse les richesses d’une multitude de cultures pour n’en conserver qu’une falsification, une représentation rassurante n’ayant pour finalité que de produire leur anéantissement. Peine perdue.

Le futur se construit de toutes parts sur ces substitutions, ces remplacements illégitimes dont les intérêts ne sont jamais équitablement répartis. S’instaurent l’infiltration, la violence, la privation, la destitution, le rejet et, plus tard, dans la mesure du possible, l’effacement. Sur l’une des dernières terres où vivait une civilisation vierge, seuls des forçats étaient capables d’accomplir avec succès une telle besogne, prêts à tout pour survivre, vaincre la faune et la végétation inhospitalière, s’accaparer la terre puis repousser dans les pires conditions ceux qui y vivaient avec leurs codes incompréhensibles et inacceptables. L’empreinte de ces pionniers est encore là, s’exprimant dans les comportements, les réflexes et les goûts des nouvelles générations ; on échappe difficilement à son passé, surtout lorsqu’il est si proche.

La manière de baliser le territoire, de le redéfinir est elle aussi forcément explicite.

La propriété dans le Queensland fait figure de précieux butin tant elle est protégée et délimitée avec la plus grande attention par une panoplie d’obstacles sur lesquels s’accumulent des avertissements. Cette phobie, liée sans doute à la persistance du souvenir des difficultés surmontées par les ancêtres afin de posséder cette terre, elle parvient, progressive et insidieuse, à s’incarner dans l’ensemble du paysage. Dressés très distinctement dans les lieux les plus reculés, la multiplicité d’arguments ou de signes dissuasifs n’a pour terme que de dissoudre toute la sensation de liberté qui a priori aurait dû naître et s’intensifier au contact d’une si fascinante nature.

L’ombre du temps de la barbarie plane inexorablement sur les relations entre descendants d’envahisseurs et dépossédés. Les rapports demeurent complexes et irrésolus.

À Bundaberg, l’Aborigène est absent, exclu d’un centre où il n’a pas sa place et perçu comme une entité nuisible, incapable de s’adapter à ce nouveau monde. Il reste un sujet tabou, délicat, dont onaccepte rarement, ou alors avec réticence et parcimonie, de bien vouloir parler.

7. De ce qu’il reste …

Bundaberg, comme la plupart des villes côtières du Queensland, participe à la mutation d’un territoire où tout est mis en œuvre pour suggérer l’avènement d’une condition d’existence idéale sur le point de s’accomplir au sein d’un gigantesque parc d’attractions dont chaque élément serait maîtrisé ; une sorte de paradis sécurisé où pourront s’assoupir les retraités et s’épanouir un tourisme organisé en toute quiétude. Pourtant, le ciel inévitablement bleu de la côte et l’ambition exacerbée d’atteindre cette perfection ne parviennent à dissimuler que partiellement les stigmates d’une névrose sous-jacente qu’il est un devoir de travestir au quotidien dans l’attente et dans l’espoir de s’en débarrasser. Cette caractéristique, probablement issue d’une conscience collective des actes qui furent commis, imprègne l’âme d’une société qui recherche obstinément un moyen de s’y soustraire. C’est dans la consommation effrénée de loisirs, de sports et d’une abondance d’activités se prêtant à produiredu détachement, qu’elle tente d’y parvenir mais, les manifestations de cette névrose ne cessent malgré ce déploiement d’influer sur les mécanismes et les décisions qui construisent son devenir. Loin d’engendrer les preuves concrètes d’une réelle culpabilité, elles s’inscrivent, entre autres, dans la continuité logique de la colonisation, une colonisation modernisée, ayant hâte de se blanchiraux yeux du monde d’un passé qu’elle ne veut plus avoir à supporter, de mettre un terme à la difficulté de l’assumer. Cette nouvelle formule qui se traduit par la profonde nécessité d’une assimilation du peuple aborigène aux règles du système, dans le but de maintenir celui-ci et de le valider définitivement, fait office de purgatoire où la nation espère laver son âme de ce qui l’encombre par de petitsarrangements. Ainsi s’achemine l’initiative d’une redistribution des terres au peuple aborigène, au compte-goutte et bien évidemment ayant comme intérêt majeur pour l’état de mieux contrôler ce qui pourrait encore lui échapper. Cette politiqued’intégration se traduit sous d’autres formes parfois plus singulières comme « l’étonnante exposition itinérante » que j’ai eu la chance de parcourir juste avant notre retour en France : Une soixantaine de portraits soignés d’aborigènes en apparence résolument intégrés à la société (code vestimentaire et environnement urbain à l’appui) accompagnés chacun d’un texte renforçant la teneur du message sous-entendu dans cette imagerie. Cette petite propagande manichéenne, élaborée pour se déplacer de ville en ville et offrir au public potentiel sa dose d’optimisme en lui donnant l’assurance que chacun dans le meilleur des mondes finit par trouver sa place, laissait pourtant apparaître une curieuse anomalie dans l’exercice de sa démonstration. Pas un seul des représentants à la gloire de la réussite sociale du peuple aborigène n’y faisait exception, ils étaient tous métisses.

Après tout qu’importe, puisqu’il faut soigner les plaies et que cette méthode a au moins le mérite de se dispenser des violentes effusions que d’autres ailleurs persistent à reproduire.

Nous assistons dans la béatitude à la naissance et la mise en pratique du génocide évolué, civilisé.

Encore faudrait-il pour être en droit d’accuser définir précisément et en toute objectivité ce qui serait en mesure de l’être, l’authentifier et le désigner avec la certitude de ne pas commettre une erreur qui comme toutes celles commises, infimes ou monumentales, participent à l’élargissement d’unespirale où le monde s’agite dans la confusion et où tout sombre dans l’indiscernable.

Peut-on encore se prévaloir de la possibilité de faire usage d’objectivité ?

8. Après

Il n’y a ici, de ce bref passage ailleurs, ni jugement, ni accusation, ni mépris.

Seuls persistent au fond, au fil du temps, de ce qui m’est dévoilé et à la mémoire du vécudont je suis la somme, les signes d’une lecture du monde passablement désabusée.

Ce que ces vitres et leurs reflets sont parvenues à distiller, lentement, dans mon regard, toujours plus ostensibles, ce sont les revers et la vacuité d’une société sous vide, méfiante, évoluant dans la crainte ; une société de la simulation et de la dissimulation. Ce dont je m’étonne encore, c’est qu’il m’ait fallu aller aussi loin pour constater ce qui aurait pu l’être certainement ici et me retrouver sur un continent aussi vaste pour engendrer un travail dans un espace si restreint.

De ce qu’il reste, ces observations, ces questions, ces énigmes que la brièveté du séjour ne m’aura pas suffi à éclaircir, j’ai voulu soumettre au regard une forme photographique qui lui soit le plussensiblement proche. Une forme succincte, aride, composée d’absences, de manques et de fragments d’où ne puisse émaner qu’une sensation sourde et diffuse de cette expérience du monde.

Tant de mots pour si peu d’images.

Si j’écris sur mon travail, c’est sans doute pour me réconforter, m’apporter un indice qui me permette de penser que celui-ci n’est pas seulement une forme artificielle.

Ces pages existent à présent comme une entité séparée, tentative de définir autrement ce que j’ai eu le désir de transmettre avec l’outil photographique.